Les Minguettes - VenissieuxIl y a quelques jours, j’annonçais que le Rize organisait, avec l’OPAC de Villeurbanne, une conférence sur le logement social le 5 novembre.

Deux conférenciers, Patrick Kamoun  et Pierre Peillon, tous deux conseillers à l’Union sociale pour l’habitat, sont intervenus pour nous proposer un historique du logement dédié aux classes populaires. L’intervention de P. Kamoun, qui embrassait deux siècles d’évolution dans ce domaine, était nécessairement un peu rapide et obligeait à des raccourcis quelque peu acrobatiques. Celle de Pierre Peillon, centrée sur le phénomène des « grands ensembles », étaient plus approfondie et, à mon avis, plus intéressante.

Le conférencier a bien montré en quoi les grands ensembles rompaient avec l’architecture  et les formes d’urbanisme qui prévalaient jusqu’alors.
Dans l’urbanisme tel qu’il se dessine à partir du 18e siècle, l’espace non construit (les rues, les avenues, les places, les squares) est celui qui  structure et donne son sens à la ville. Les maisons, les immeubles, les monuments, n’existent et ne prennent toute leur valeur architecturale que par les perspectives et les prises de vue que permettent les espaces vides. Ces espaces non construits sont diversifiés et remplissent des fonctions différentes. Dans les grands ensembles, le primat est conféré au bâtiment et essentiellement au bâtiment d’habitation. Les parties non bâties sont importantes (plus de 80% selon Pierre Peillon), mais elles sont surtout dédiées à des voies de circulation surdimensionnées et à des espaces résiduels qui ne sont pas dotés de fonctions propres. Avec ce primat donné à  l’habitat, ce sont les repères traditionnels qui disparaissent, d’autant plus que les les bâtiments publics et les commerces sont peu nombreux, et que les bâtiments à forte portée symbolique, ceux qui font sens à l’échelle de la collectivité et fonctionnent comme des marqueurs structurant l’espace public, sont presque absents. Le projet des grands ensemble repose, par ailleurs, sur une mise en ordre rationnelle des objets et sur une rationalisation de l’espace urbain : normalisation et standardisation des bâtiments et des éléments de construction, utilisation de formes géométriques répétitives qui vont conduire à un sentiment de monotonie, d’uniformité.

La Rouvière - Marseille
Autre remarque intéressante de Pierre Peillon : les grands ensemble reposent sur une abstraction anthropologique puisqu’ils s’adressent à un « homme standard » dont les besoins seraient relativement connus et stables, sans prendre en compte la culture propre des différents groupes sociaux (pratiques culturelles, usages sociaux de l’espace qui en découlent, etc.), et en particulier celle de la classe ouvrière qui était la première visée par ces programmes de construction. Les grands ensembles ont donc marqué une rupture avec des formes d’appropriation urbaine propres aux classes populaires.

Ces éléments (je résume très vite un propos qui étaient beaucoup plus riche) constituent des éléments d’explication de l’échec des grands ensembles. Mais ils ne sont pas l’unique cause de leur rejet à partir des années 1970. Pierre Peillon a insisté sur le « faisceau de causes » qui est à l’origine des difficultés qu’ils rencontrent très rapidement, notamment la crise économique et la montée du chômage de masse dans le monde ouvrier. Mais la conception urbaine et architecturale de ces grands ensembles  a rendu ces formes urbaines particulièrement rigides,  incapables de donner lieu à des pratiques sociales diversifiées et inadaptables aux nouvelles conditions sociales de leurs habitants. D’où la nécessité, dans certains cas, de les détruire.
Bref, l’intervention de Pierre Peillon constituait une très bonne introduction à l’histoire des grands ensembles et à l’émergence des problématiques actuelles liées au logement social.

En contrepoint à ce résumé centré sur l’époque récente, je signale un document qui peut être consulté en texte intégral sur Gallica, la bibliothèque numérique de la Bibliothèque nationale de France :

Henri Biget, Le logement de l’ouvrier : étude de la législation des habitations à bon marché en France et à l’étranger. Paris, Jouve, 1913.

Le logement de l ouvrier : étude de la législation des habitations à bon marché en France et à l étranger / Henri Biget,...
Le logement de l’ouvrier : étude de la législation des habitations à bon marché en France et à l’étranger / Henri Biget,…
Source: Bibliothèque nationale de France

On y trouve une étude sur le logement social au début du 20e siècle  et quelques références concernant les (rares) expériences lyonnaises dans ce domaines à l’époque (Société des logements hygiéniques de Lyon-Vaise, par exemple). Car, comme le remarquait Patrick Kamoun, le logement destiné aux ouvriers n’est pas né dans les années 1950. Ses racines remontent loin dans le 19e siècle.

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