Ludovic Frobert, directeur de recherche au CNRS, a publié, à la fin de l’année 2009, un ouvrage très intéressant sur les canuts lyonnais. L’originalité de l’approche de l’auteur repose  sur son angle d’étude. Le livre traite, en effet, plus spécifiquement de la presse créée par ces chefs d’ateliers et ouvriers de la soie au lendemain de la révolution de 1830. Ludovic Frobert connaît bien ces journaux car il est le créateur et l’animateur d’un site web, L’Echo de la Fabrique (du nom du plus célèbre de ces journaux) où il met en ligne, en texte intégral, l’ensemble des articles qui y ont été publiés et les accompagne d’un appareil critique.

A travers la lecture attentive des numéros publiés pendant une cinquantaine de mois, Ludovic Frobert a tenté de mettre en lumière l’évolution des débats qui agitent le monde des canuts pendant cette période charnière. Il montre bien en quoi les questions de concentration industrielle et d’approfondissement de la division du travail sont à l’origine de cette mobilisation. Les canuts cherchent, en effet, dès les années 1830, à défendre, tout en le réformant, le modèle de la « manufacture dispersée » car ils le savent menacé par les expériences anglo-saxonnes que veulent importer les négociants en soierie et certains hommes politiques, même dans le camp républicain. Dès cette époque, ils ont bien compris en quoi la concentration de la production au sein de grandes unités a pour corolaire, pour l’ouvrier, la perte de la maîtrise de la chaîne productive, et donc la disparition des savoirs et des savoir-faire. La déqualification, la hiérarchisation, l’accroissement de l’exploitation de la main d’œuvre, la remise en cause des formes d’organisation ouvrière et des solidarités seront, selon les canuts, la conséquence de ce processus. Au cœur de ce débat, se pose la question de l’autonomie des ouvriers et des formes de culture ouvrière dont les canuts perçoivent bien qu’elle est menacée par le monde de l’usine.

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A partir de ce constat, les chefs d’ateliers et les ouvriers impliqués dans la rédaction de cette presse canuse, mais aussi les nombreux contributeurs extérieurs à cette sphère qui vont participer à ce débat, ont essayé d’imaginer des voies d’avenir pour leur modèle dont Ludovic Frobert souligne bien qu’il mêle à la fois l’économique et le politique. En l’espace de trois ans, les rédacteurs de ces journaux vont débattre successivement autour de plusieurs théories économiques et politiques dont ils ont l’espoir qu’elles vont faire avancer leur cause : le saint-simonisme, la pensée républicaine et le mutuellisme fouriériste. La réflexion autour de ces pensées montrent en creux la montée en puissance de certaines idées à l’époque : la croyance, jusqu’au sein du monde ouvrier, en l’industrie comme vecteur de bien être matériel et moral ; l’aspiration à la démocratie et l’espoir qu’une république sociale saura prendre en compte les aspirations du monde ouvrier (espérance qui renaîtra en 1848 mais sera contredite par les faits et conduira à l’insurrection ouvrière de juin 1848) ; et, dans une dernier temps, la naissance d’une réflexion autour de la mise en place d’organisations et de formes de mobilisation propres du monde ouvrier : la grève, le mutuellisme, la mise en place de coopératives de consommation naîtront de cette réflexion qui ébauche les traits d’un monde ouvrier qui prendra véritablement forme à la fin du 19e siècle.

Loin des clichés habituels sur les révoltes des canuts de 1831 et 1834, qui relèvent plus souvent du folklore que de l’analyse historique, Ludovic Frobert livre une étude riche qui montre un monde ouvrier incroyablement ouvert aux questions de l’époque, capable de dialoguer avec les autres journaux de l’époque, d’analyses politiques et économiques fines, mais aussi d’humour.
Une critique tout de même, de la part de quelqu’un qui s’intéresse à l’histoire sociale. Si l’analyse du contenu et de l’évolution de la ligne éditoriale des journaux canuts est très fine, l’ouvrage nous apprend peu de choses sur les modalités pratiques de production et de diffusion d’un journal ouvrier à Lyon au début des années 1830 : Quelle est l’organisation matérielle de ces journaux ? Quels sont les budgets et d’où viennent-ils ? Qui imprime cette presse ? Comment s’effectue la distribution ? Quels sont les lecteurs ? Peut-on évaluer l’impact de cette presse à l’échelle du monde de la Fabrique ? etc.
Certains éléments de réponses apparaissent au fil de l’ouvrage, mais cela reste finalement très ténu. Mais les archives existe-t-elles pour mener à bien cette étude ? Rien n’est moins sûr et l’auteur a peut-être dû se cantonner à une histoire intellectuelle faute de sources pour l’articuler à une approche plus sociologique. Il n’en reste pas moins, un travail de recherche inédit et indispensable pour tous ceux qui s’intéressent au monde ouvrier et à l’émergence de problématiques qui sont toujours d’actualité.

En complément à ce rapide compte-rendu, il est possible de voir une courte interview de Ludovic Frobert concernant son travail de recherche sur le site 25 images SHS

Ludovic Frobert. Les Canuts ou la démocratie turbulente : Lyon, 1831-1834. Paris : Tallandier, 2009, 224 p., 25 €

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