La police et les lyonnais au 19e siècleA la fin de l’année 2010, j’avais signalé, dans les « infos rapides », la parution d’un ouvrage d’Alexandre Nugues-Bourchat, La police et les lyonnais au XIXe siècle dont il faut souligner l’intérêt, même si son titre est relativement trompeur. En effet, le livre s’intéresse d’abord aux classes populaires lyonnaises dans la première moitié du 19e siècle, à leurs modes de vie, leurs sociabilités, leurs déviances, aux révoltes qui les agitent. Et il s’intéresse à la manière dont les élites tentent, à cette époque, de normaliser cette population laborieuse et à contrer le désordre urbain dont elle serait porteuse. Pour cela, un ensemble de lois et règlements voit peu à peu le jour et les forces de police deviennent des instruments de premier ordre dans la mise en application du maillage normatif qui se met en place.
L’ouvrage ne s’intéresse donc pas à la police en tant que telle mais au rôle qu’elle se met, peu à peu, à assumer dans un nouvel ordre social qui se met en place, rôle qui va conduire à redéfinir ses missions et son organisation.

Une rue du quartier des Canuts au 19e siècle

L’ouvrage d’Alexandre Nugues-Bourchat est très riche et foisonnant, mais sa thèse est, me semble-t-il, un peu trop directement calquée de l’œuvre de Michel Foucault (notamment Surveiller et punir) qui est passionnante, mais qui nécessite d’être critiquée et, je pense, nuancée. La « disciplinarisation » des classes populaires apparaît, dans l’ouvrage de Nugues-Bouchatest,  comme dans celle de Foucault, comme un projet systématique élaboré à partir du 18e siècle et mis en œuvre avec obstination dès l’aube du siècle suivant. Il a un caractère totalisant, pour ne pas dire totalitaire. Or, les archives montrent une réalité beaucoup plus complexe, moins linéaire, moins calculée. Le maillage normatif qui se met en place au début du 19e siècle, mais qui est encore très lâche par rapport à celui, beaucoup plus ambitieux et plus global, qui voit le jour à partir de la IIIe République, laisse encore une large autonomie aux classes populaires, d’autant plus qu’il s’appuie sur une police encore peu importante, mal formée, disposant d’outils d’investigation et de contrainte rudimentaires. Mais, il est important de souligner qu’un tournant apparaît à cette époque et que l’encadrement des classes populaires, la volonté de moraliser le peuple, de lui faire respecter des règles (d’hygiène, de vie, de bonnes mœurs, etc.) commence à s’enraciner dans l’esprit des élites.

Il faut donc lire cet ouvrage, et aller assister à la conférence d’Alexandre Nugues-Bourchatest sur la prostitution à Lyon au 19e siècle que propose la Bibliothèque de la Part-Dieu et dont voici une présentation :

Dans le Lyon du 19e siècle, une épreuve de force se joue entre les élites (municipale, préfectorale, gouvernementale) et la population laborieuse. Cette dernière vit en grande partie de manière autonome, s’autorégule selon des principes partagés mais qui paraissent d’un autre âge à ceux qui doivent gérer la société urbaine. Le 19e siècle démultiplie ainsi lois et ordonnances et accouche d’une police moderne se voulant efficace.
L’un des premiers objets auxquels il a fallu s’attaquer a été la prostitution. L’idéal prostitutionnel réside alors dans la maison de tolérance. Les registres des bordels lyonnais conservés aux archives sont bavards et permettent de cartographier l’offre prostitutionnelle tout autant que de dresser le portrait social des prostituées. D’autres sources nous renseignent sur l’infamie de leur existence : comment elles sont rejetées dans la marginalité, comment elles peinent à sortir de leur condition, tentant d’échapper à la police ou de s’attirer les bonnes grâces du commissaire, essayant de se soustraire à la visite médicale obligatoire, redoutant l’enfermement à l’Antiquaille et la mort par le péril vénérien. D’une certaine manière, elles ne sont que l’expression amplifiée de la fragilité féminine de l’âge industriel…« 

La conférence se tiendra à la BM de la Part-Dieu le mardi 10 mai à 18h30 (entrée libre)

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