Les étrangers dans la Grande GuerrreLe Musée de l’histoire de l’Immigration et la Documentation française viennent de publier un petit opuscule de Laurent Dornel intitulé Les étrangers dans la Grande Guerre. Il s’agit d’une synthèse assez courte (87 pages petit format) mais qui se révèle très intéressante.

Laurent Dornel est un spécialiste de l’histoire de l’immigration qui a publié, il y a quelques années, La France hostile, ouvrage fondamental sur le développement de la xénophobie en France à la fin du 19e siècle.

Cette fois, il s’intéresse à la présence multiforme des étrangers en France pendant la Première Guerre mondiale. Présence multiforme car la Grande Guerre constitue un moment assez unique où le nombre des étrangers monte en flèche en France mais pour des raisons multiples. En dehors même des troupes allemandes qui occupent le nord de la France, les soldats étrangers sont, tout d’abord, nombreux sur le sol national : troupes coloniales françaises (qui ne sont pas toujours étrangères au sens juridique du terme mais qui sont considérées comme telles), troupes britanniques dont une partie est composée par des corps venant de son Empire (lanciers du Bengale, etc.) ou de ses dominions (Canadiens, Australiens, Sud-africains ou Néo-zélandais), troupes américaines, soldats russes ou portugais, corps expéditionnaire italien… Mais plusieurs centaines de milliers de Belges trouvent aussi refuge en France. Il faut ajouter, à cela, les nombreux étrangers et coloniaux venus travailler, plus ou moins volontairement dans l’industrie de guerre : on compte rapidement de très nombreux Espagnols, des Italiens, des Grecs, puis des Algériens, des Marocains, des Tunisiens, des Indochinois et même des Chinois.

La France hostileSi l’immigration était déjà importante en France avant 1914 (il y a déjà un million d’étrangers sur le territoire en 1880), la Première Guerre mondiale conduit à une diversification extrême des populations étrangères et confronte les Français à des formes d’altérité nouvelles : l’immigration d’outre-mer était, en effet, jusqu’alors pratiquement inexistante en France. Elle naît véritablement avec la Grande Guerre, et sa gestion, sur le territoire français, montre que les catégories raciales nées de la colonisation sont déjà bien implantées dans les esprits à cette époque : les différentes populations coloniales ou « exotiques » sont affectées à des travaux liés à des compétences raciales supposées et l’on évite certains cohabitations liées à ce qu’on imagine être des « antipathies de race ». Mais les autorités militaires s’inquiètent aussi des relations que peuvent entretenir les ouvriers coloniaux ou chinois avec les femmes françaises qu’ils sont amenés à côtoyer dans les usines, relations qui pourraient déboucher sur des unions qui sont inconcevables pour beaucoup car elles constitueraient une « subversion symbolique de l’ordre colonial » (p. 58). Tout est donc fait pour isoler ces immigrants du reste de la population et leur rapatriement sera expéditif une fois la guerre terminée.

Le regard sur l’immigration se complexifie aussi en fonction des alliances militaires. Certains étrangers sont des alliés, d’autres appartiennent à des nations neutres (les Espagnols, par exemple), pendant que d’autres sont des ennemis : environs 45 000 civils allemands et austro-hongrois ont été internés dans des « camps de concentration » (selon le terme de l’époque) pendant la guerre, et une loi d’avril 1915 rend possible la déchéance de nationalité et l’internement pour des ressortissants de nations ennemies naturalisés français avant-guerre mais dont on soupçonne la mauvaise foi.

Tirailleurs algériens en 1917

Tirailleurs algériens en 1917

Ce conflit marque un tournant tout aussi important dans le domaine de l’intervention de l’État qui se renforce considérablement pendant la période. La gestion administrative des étrangers prend véritablement forme à cette époque et de nombreuses lois concernant les immigrants sont votées, notamment celle de 1917 qui impose la carte d’identité aux étrangers présents sur le territoire national pour plus de quinze jours.

Comme le souligne Laurent Dornel, les représentations et les modes d’intervention en direction des étrangers se sont donc fortement complexifiées pendant la Grande Guerre qui constitue un tournant important, notamment dans la racialisation des identités coloniales et dans la différenciation qui s’impose alors entre une immigration de « race blanche » désirable pour les besoins de la reconstruction après-guerre et une immigration « de couleur » (qui inclut immigration africaine et asiatique) indésirable car considérée comme racialement inassimilable et inférieure.

L’ouvrage de Laurent Dornel constitue une belle synthèse qui, je l’espère, donnera lieu à un ouvrage plus fouillé. Il montre, à nouveau, à quel point le premier conflit mondial a joué un rôle fondamental dans le façonnement des identités des populations européennes et dans le rapport aux étrangers, notamment ceux venus d’outre-mer.

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