Iconographie


Xavier Nerrière - Images du travailXavier Nerrière, l’un des animateurs du Centre d’Histoire du Travail de Nantes, vient de publier  Images du travail : les collections du Centre d’Histoire du Travail de Nantes.
Dans ce livre, il se penche sur le fonds iconographique important que possède cet organisme. C’est pour lui l’occasion de mener une réflexion historique, social, juridique et militante sur le statut de la photographie dans le monde ouvrier, et sur la manière dont les classes populaires se sont emparées de ce média pour produire des récits et des représentations qui leur sont propres. Aujourd’hui, à l’heure où l’espace industriel est en train de disparaître dans nos sociétés, ces fonds photographiques, dont de nombreux clichés sont reproduits dans le livre, témoignent de cette histoire et constituent une mémoire qu’il est important de conserver et de faire connaître.

La photographie du monde du travail a une histoire assez récente. Ce n’est que dans les années 1930 que certains photographes placent cet objet au centre de leurs projets avec, en particulier, comme le rappelle l’auteur, l’œuvre exceptionnelle de François Kollar qui a produit des centaines de clichés pour la collection La France travaille. Ces réalisations, qui s’intéressent aux ouvriers, à leurs savoir-faire et aux gestes de travail, rompent avec la photographie industrielle dont l’objectif était, jusqu’alors, de montrer les usines, leur organisation productive et non pas le travail ouvrier, et encore moins les ouvriers en tant que groupe social et communauté laborieuse.

Kollar - Pose d'ardoises

François Kollar – Pose des ardoises, Paris – La France travaille, 1931

C’est aussi pendant l’entre-deux-guerres que les appareils photos se diffusent dans les milieux populaires et que certains ouvriers commencent à photographier leur milieu de travail. Aussi, ce n’est pas un hasard si les grèves de 1936 vont voir coexister des clichés réalisés par des amateurs et ceux pris par une nouvelle génération de professionnels engagés (Henri Cartier-Bresson, Willy Ronis, Robert Capra…) qui sont en empathie avec le milieu qu’ils photographient. Pour les uns, les grèves sont l’occasion de s’emparer de la représentation de leur groupe social, de produire des photographies de l’intérieur (d’ailleurs, pour l’auteur, il existe un lien, dans le monde ouvrier, entre le fait de photographier le travail et l’engagement politique et social). Pour les autres, il s’agit de proposer un autre type de photos qui semble se dépouiller de tout style pour témoigner le plus objectivement de l’événement. Cette photographie humaniste produira des clichés qui ont une certaine parenté avec ceux réalisés par les ouvriers au même moment : formellement assez libres, immergés dans l’instant et le groupe photographié, ils rendent compte d’un moment de grande liberté et de créativité.

Mais cette parenthèse sera de courte durée et, dès l’après-guerre, la photographie du travail s’éloigne de ce projet et devient plus esthétisante et conceptuelle. Dans cette période d’accélération de la rationalisation du travail et de maîtrise de leur image par les entreprises, les ouvriers disparaissent des photographies au profit de clichés qui privilégient l’organisation du travail, la machine et la modernité de l’appareil productif, même si mai 68 renouera avec l’expérience de 1936.

Chantier boulevard des Belges-1925

Chantier de la coopérative l’Avenir, boulevard des Belges, Lyon, 1925

C’est pourquoi les photographies réalisées par les ouvriers dans leurs entreprises ont d’autant plus d’intérêt. Pour l’auteur elles constituent une forme d’« écriture photographique » que réalise l’ouvrier sur son propre milieu. Il s’interroge d’ailleurs sur la différence de traitement entre les écrits ouvriers, qui ont largement été étudiés par les historiens et les sociologues, et les corpus photographiques réalisés par des ouvriers qui n’ont pas connus un tel engouement. Ils apportent pourtant un témoignage unique sur les ambiances de travail, sur l’usine montrée comme un lieu de vie autant qu’un lieu de travail, ils portent une parole propre et constituent une « auto-représentation » du monde ouvrier qui, à ce titre, est inestimable.

Ces travaux photographiques réalisés par les ouvriers peuvent aussi constituer des formes de résistance à la disparition des groupes ouvriers, notamment dans les années 1970-1990, lorsque les usines et, à Nantes, les chantiers navals, ont commencé à fermer leurs portes. Non seulement en conservant la mémoire des lieux, des individus, des gestes, etc., mais en révélant aussi, par l’image, le groupe à lui-même (à l’occasion, par exemple, d’expositions comme à Nantes dans les années 1980). La photographie peut donc aussi être un vecteur de mobilisation et a permis, très tôt, à Nantes, une patrimonialisation de l’histoire ouvrière liée à la construction navale.

Cet ouvrage, qui se veut « un plaidoyer pour une photographie populaire », constitue donc une réflexion très intéressante, enrichie par les nombreuses analyses d’images, par l’étude fine de corpus photographiques, et par les différents points de vue abordés (dont ce court texte ne rend pas compte). Seul bémol : pour un ouvrage sur la photographie, on aurait aimé que l’iconographie soit mieux traitée. Malheureusement, l’éditeur n’a pas vraiment été à la hauteur de l’enjeu que problématise l’auteur. Mais cela ne doit pas nous détourner de cet ouvrage très riche.

Xavier Nerrière, Images du travail : les collections du Centre d’Histoire du Travail de Nantes, Presses Universitaires de Rennes, 2014, 172 p, 24 €.

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Pour compléter mon précédent billet concernant ma recherche de documents iconographiques sur l’immigration italienne dans l’agglomération de Lyon, je cherche à recueillir des documents familiaux ou associatifs, anciens ou récents, non pas pour me les approprier, mais pour les scanner afin d’en conserver une version numérique.

Je cherche en particulier des photos et films réalisés :

  • dans le cadre familial (fêtes de famille, moments de la vie quotidienne),
  • dans le cadre du travail (dans les entreprises, sur les chantiers, etc.),
  • lors de fêtes ou manifestation (par exemple, celles organisées par les associations italiennes, la Mission catholique, les patronati, etc.).

Je cherche des documents qui donnent à voir :

  • les quartiers où vivaient les Italiens,
  • les maisons qu’ils ont construites,
  • leurs loisirs et leurs engagements associatifs ou politiques dans ces quartiers,
  • les magasins et ateliers italiens qui étaient nombreux dans ces quartiers.

Je cherche aussi à montrer les régions d’origine des immigrants et voudraient donc recueillir :

  • des photos anciennes des villes ou villages dont ils sont originaires,
  • des photos ou films réalisés lors de leurs séjours dans leur région d’origine.

Ceci n’est qu’une liste indicative et toute proposition est susceptible de m’intéresser. Merci d’avance pour votre aide.

Jean-Luc de Ochandiano
jldeochandiano[at]gmail.com

Raimondo Straggiotti

Raimondo Stragiotti, un jeune plâtrier italien devant son entreprise, vers 1900

Je reviens sur mon projet de livre concernant l’histoire de l’immigration italienne dans l’agglomération lyonnaise. L’ouvrage sera en librairie en octobre 2013, soit dans environ un an.
Un des points les plus difficiles du livre est la recherche de l’iconographie. En effet, les centre d’archives ont, dans leurs fonds, de nombreux documents concernant les Italiens, mais ils disposent de peu de témoignages visuels sur ces immigrants, sur leurs conditions de vie par le passé, sur les quartiers populaires où la plupart vivaient, sur les fêtes qu’ils organisaient, etc. Cela contribue à l’invisibilisation de cette immigration, à l’effacement de cette histoire pourtant très longue, puisqu’elle remonte aux sources du 19e siècle et a pris de l’ampleur au cours du siècle suivant.

Donner à voir cette immigration dans toute sa diversité, dans les moments forts mais aussi dans les instants du quotidien, c’est redonner sa place à cette histoire. C’est pourquoi, je m’adresse aux nombreuses familles d’origine italienne qui sont installées dans l’agglomération lyonnaise. Si vous avez des documents iconographiques (photos, films, affiches) touchant à l’immigration italienne, n’hésitez pas à me contacter pour que nous nous rencontrions. Je ne cherche pas à m’accaparer les documents, mais à recueillir des images numériques des documents. Je me contente donc de les scanner.

Jean-Luc de Ochandiano
jldeochandiano[at]gmail.com

Jean-Paul Laroche - L'imagerie de la GuillotièreDeux initiatives accompagnent la très intéressante exposition sur « l’imagerie populaire à la Guillotière au 19e siècle » dont j’ai parlé dans un billet précédent :

– La publication d’un catalogue de l’exposition, L’imagerie de la Guillotière. Edité par Mémoire active, rédigé par Jean-Paul Laroche, il raconte l’histoire de cette production graphique hors du commun, qui révèle des pans entiers de l’histoire de Lyon. L’ouvrage comporte 240 pages et 160 illustrations. Prix de vente : 25 €.
– Une conférence de Michel Chomarat, commissaire de l’exposition, sur « l’imagerie populaire à la Guillotière au 19e siècle », le lundi 11 avril à 18h15 aux Archives municipales de Lyon (1, place des Archives 69002 Lyon – Tél. : 04 78 92 32 50).

Depuis quelques années, les préoccupations patrimoniales ont pris une grande importance, touchant tous les aspects de notre histoire. Ce retour vers le passé, dont on peut discuter les fondements idéologiques dans certains cas, a pour avantage de pousser à la recherche de sources, notamment dans des domaines où elles sont finalement très fragmentaires, comme dans le cas du monde ouvrier tel qu’il s’est développé et organisé au 20e siècle. Quand on recherche des documents sur ce monde multiforme, on se rend rapidement compte à quel point il a été méprisé et dédaigné en son temps : les sources sont rares dans les archives publiques, les témoignages très peu nombreux. Dans tous les cas, ils ne portent que sur des aspects limités de cet univers.
Les images n’échappent pas à cette situation, bien au contraire. Le monde ouvrier a produit peu d’images et suscité peu de productions photographiques. Les quartiers ouvriers n’étaient presque jamais pris en photos et les univers professionnels encore moins. Il y avait peu d’appareils photo dans ce milieu avant les années 1950-60, ce qui n’a pas permis d’avoir une production importante venant de l’intérieur. Malgré tout, l’essentiel de ce qui existe en la  matière n’est pas dans les fonds d’archives ou les bibliothèques mais chez les particuliers. Quelques photos transmises d’une génération à l’autre, qui laissent à voir des pans d’une réalité impossible à observer aujourd’hui.

Un certain nombre d’institutions publiques commencent s’intéresser à ces sources et à essayer de mobiliser les gens pour récupérer cette mémoire photographique. C’est le cas, par exemple, de la bibliothèque municipale de Lyon et du Rize de Villeurbanne, qui tentent récupérer des images de leur ville, ou de la mairie du 7e arrondissement qui cherche à s’appuyer sur les individus pour trouver des images de cet ancien quartier ouvrier, à l’occasion de son centième anniversaire (le 7e est né en 1912).

Les films traitant du monde ouvrier sont encore plus rares. D’où l’intérêt particulier de la séance du samedi 6 novembre organisée par les Inattendus au Musée Gadagne :

Archives militantes : luttes des travailleurs immigrés


Plusieurs films seront présentés tout au long de la soirée et seront suivis de débats avec Dominique Dubosc (Réalisateur), Michel Leclercq (militant du groupe Santé des Cahiers de Mai, AC!), Laure Pitti (historienne, maître de conférence à Paris VIII), Jérémy Gravayat (réalisateur), Tangui Perron (membre de l’association Périphérie, chargé du patrimoine, collaborateur aux Archives de Seine-Saint-Denis et éditeur de la collection Livre-DVD «Histoire d’un film, Mémoire d’une lutte»), et l’association Ciné-Travail :

16h30 : Séance « Les Luttes de Penarroya »

Cette rencontre sera articulée autour de trois films militants réalisés lors de différentes grèves ouvrières des usines Penarroya, épisodes de première importance dans l’histoire des luttes des travailleurs immigrés en France. Ces pratiques cinématographiques collectives questionnent également un certain usage politique du cinéma aujourd’hui disparu.

Penarroya Saint-Denis (Nouvelle Société n°8) – Collectif
[1971 – 12′ – 16mm sonore sur DVD]
Film court, intégré à la série « Nouvelle Société » du Groupe Medvedkine. Peu diffusé à l’époque, et réalisé dans l’urgence d’une lutte, celle des travailleurs de Penarroya Saint-Denis, qui donnera naissance à une mobilisation d’ampleur nationale.

Dossier Penarroy : les deux visages du trust – Dominique Dubosc / Cahiers de Mai
[1972 – 18′ – 16mm sonore sur DVD]
Film réalisé par des militants des Cahiers de Mai, à la demande des ouvriers de Penarroya-Gerland. Il est réalisé en préparation de leur grève, sur le modèle de leur cahier de revendications, et destiné a être diffusé largement, lors de soirées d’information et de soutien aux grévistes.

Penarroya Villefranche – Michel Leclercq et les ouvriers de Penarroya Villefranche
[1980 – 20′ – Diapositives et bande sonore sur DVD]
Dix ans après la grève de Gerland, les ouvriers de l’usine Penarroya de Villefranche se mobilisent de nouveau pour faire valoir leurs droits. Michel Leclercq, ancien militant de Cahiers de Mai, marqué par l’utilité de la réalisation de films militants, leur propose la réalisation d’un diaporama sonore.

18h : Séance avec Ciné-Travail

Notre santé n’est pas à vendre – Réalisation collective – Association Dauphinoise de Coopération Franco-Algérienne
[1975 – 51′ – 16 mm sur DVD]
Cette séance est l’occasion de faire redécouvrir ce film tourné en 1973, élargissant la problématique des droits des travailleurs immigrés (travail, salaire, santé, logement) à d’autres exemples et enjeux, aussi bien régionaux que nationaux. Ce film a été réalisé collectivement par des travailleurs et des experts de la santé grenoblois, sans expérience professionnelle du cinéma.

20h30 : Histoire d’un film, Mémoire d’une lutte – Carte Blanche à Tangui Perron

Cette séance sera l’occasion de découvrir le travail singulier de recherche, d’édition et de programmation de Tangui Perron, historien du cinéma militant, membre de l’association Périphérie (chargé du patrimoine), collaborateur aux Archives de Seine-Saint-Denis et éditeur de la collection «Histoire d’un film, Mémoire d’une lutte». Tangui Perron proposera une conférence-projection, autour de l’importance des «rushes», de leur conservation, et des traces qu’ils portent dans l’histoire sociale du cinéma militant.

Pour plus d’infos :
Tél. : 04.78.61.71.18
Les Inattendus